Pourquoi chacun de mes savons est différent
On me demande souvent pourquoi prendre mes savons plutôt que ceux du savonnier d'à côté. C'est une question embarrassante, parce que je côtoie beaucoup de confrères et qu'il y a du très beau travail autour de moi.
Mais il y a une vraie réponse, et elle n'est pas dans le mot artisanal. Elle est dans la façon de construire une gamme.
Une gamme, deux façons de la construire
Ce que je vois le plus souvent, c'est une base unique pour toutes les recettes. Olive, coco et karité, la même pour tous les savons de la collection. Ensuite on ajoute une argile, un mica ou une plante pour la couleur, une huile essentielle ou une fragrance pour l'odeur, et le tour est joué. Douze savons au catalogue, douze couleurs, douze parfums, et une seule recette en dessous.
Ce n'est pas malhonnête et ce n'est pas mauvais. C'est une logique d'efficacité : une seule base à maîtriser, un seul calcul de soude, des achats simples, un résultat régulier. Je comprends très bien pourquoi on fait ça.
Chez moi, c'est l'inverse. La base est commune, un tournesol oléique et un coco, et c'est tout ce que mes savons ont en commun. À partir de là, chaque recette repart de zéro.
Ce qui change d'un savon à l'autre
Un lait différent, d'abord. Le lait de chèvre vient de l'Ain et le lait de brebis de Saône-et-Loire, tous les deux frais. Le lait d'ânesse des Deux-Sèvres et le lait de jument des environs de Limoges viennent de plus loin, je les reçois congelés et je les garde comme ça jusqu'à la fabrication. Les laits végétaux, je les fais moi-même : l'avoine, l'amande, et le lait de riz que je prépare avec du riz de Camargue.
Frais ou congelé, dans tous les cas c'est du lait. Jamais de poudre réhydratée au moment de la fabrication, ce qui est pourtant très répandu, parce qu'une poudre se stocke des mois, se dose au gramme et permet de fabriquer n'importe quel jour.
Une huile noble différente, ensuite. L'avocat, le karité, le ricin, le chanvre, l'amande, le laurier. C'est elle qui donne au savon son caractère, sa dureté, sa façon de mousser et ce qu'il laisse sur la peau.
Puis le choix de l'argile ou de la plante. L'argile bleue, l'argile noire, le rhassoul, la poudre de rose, le cumin, la nigelle, l'ortie. C'est ce qui colore, et aucune de mes couleurs ne vient d'un mica.
Et enfin, avec ou sans huile essentielle. Une bonne partie de ma gamme n'en contient aucune, ce qui me permet de la proposer aux femmes enceintes et aux enfants dès trois ans. Quand je parfume, c'est avec des huiles essentielles, et les allergènes qu'elles contiennent naturellement sont écrits sur l'étiquette. Jamais de fragrance de synthèse.
Quatre décisions à chaque recette, et quatre décisions sur la matière, pas sur l'apparence.
Prenez mon savon au lait d'ânesse et mon savon au lait d'avoine. Ils n'ont que la base en commun. Pas le même lait, pas la même huile noble, pas la même argile. Ce ne sont pas deux variantes d'une même recette, ce sont deux recettes différentes, et ils ne se comportent pas pareil sur la peau. Là où, dans une gamme construite sur une base unique, deux savons côte à côte sont souvent le même savon avec une autre couleur et une autre odeur.
Ce que ce choix me coûte
Je ne vais pas prétendre que c'est gratuit.
Du vrai lait, ça demande des trajets, de la place au congélateur et de fabriquer au bon moment plutôt que quand ça m'arrange. Autant de recettes différentes, c'est autant de calculs de soude, de petits stocks d'huiles et de références à suivre tout seul dans un atelier.
Mes couleurs sont plus sourdes que celles d'un mica et elles bougent un peu avec le temps. Mes savons sont donc moins spectaculaires sur un stand et en photo. Et comme ils sentent avec des huiles essentielles ou pas du tout, leur odeur est discrète et s'estompe au bout de quelques mois. C'est normal, ce n'est pas un défaut de fabrication.
Je paye tout ça volontiers, mais autant que ce soit dit.
Pour les cosmétiques, c'est la simplicité
Sur mes crèmes, baumes, sérums et déodorants, mon choix est encore plus net : rester sur des compositions simples.
Le marché est plein d'ingrédients qui vendent du rêve. Des extraits exotiques, des actifs au nom savant, dosés à une poussière dans la formule mais écrits en gros sur le pot. Ils donnent une liste impressionnante et ne changent rien au produit.
Je ne travaille pas comme ça. Chez moi, la qualité vient de deux choses seulement.
Mes macérats, que je fabrique. Des plantes qui infusent dans l'huile quatre à six semaines avant d'entrer dans une formule. Le calendula, l'achillée millefeuille, la consoude, la sauge, le romarin, la carotte, le bleuet. Elles viennent de petits producteurs ou d'un herboriste. On en trouve des tout prêts chez les fournisseurs, et beaucoup de formules s'en passent complètement. Les miens me prennent six semaines, de la place et de l'huile immobilisée. C'est invisible dans le pot.
Et le choix des huiles et des beurres. La cameline, le carthame, le chanvre, le karité, le tournesol oléique. Pressées en France quand c'est possible, et nommées sur la fiche. Je crois qu'on peut faire de belles choses avec les huiles vierges de son territoire, et c'est devenu le fil conducteur de toute ma gamme.
Résultat, mes listes d'ingrédients sont courtes. C'est voulu. Une liste courte où tout sert, plutôt qu'une liste longue où la moitié est là pour le marketing.
La mention Nature & Progrès
J'ai la mention Nature & Progrès depuis 2023, un an après avoir ouvert.
Ce n'est pas le logo AB et ce n'est pas la même logique. Nature & Progrès est une association de producteurs et de consommateurs, et l'enquête chez moi est menée par un consom'acteur et un professionnel.
C'est aussi le cahier des charges le plus exigeant que je connaisse sur les matières premières autorisées. Et il ne regarde pas seulement la formule : il regarde les emballages, les circuits, la cohérence de l'ensemble.
Ce que je rate encore
Tout n'est pas réglé.
Mes produits liquides sont dans des flacons en plastique, et ça me dérange. Mon huile à barbe est passée en verre ambré cette année, et je mets en place le retour des pots et des flacons vides, mais c'est lent.
J'ai aussi un avis à trois étoiles sur mon savon au lait de chèvre, de quelqu'un qui le trouve trop tendre et qui le voit fondre vite. Il a raison sur le constat. Un savon saponifié à froid sans durcisseur doit sécher entre deux utilisations, sur un porte-savon qui l'égoutte. Posé dans une coupelle où l'eau stagne, il part deux fois plus vite. J'aurais pu mettre un durcisseur. J'ai préféré l'expliquer.
Pour finir
Mes choix ne sont pas les seuls bons. Un confrère qui travaille avec une base unique, du lait en poudre et des fragrances fait un savon légal, souvent agréable, parfois très beau. Ce n'est pas un escroc, c'est quelqu'un qui a fait d'autres arbitrages.
La seule chose que je demande, c'est qu'on puisse comparer autre chose que le mot artisanal sur une étiquette. Regardez si les recettes d'une gamme sont vraiment différentes ou si seule la couleur change. Demandez d'où vient le lait. Demandez ce qui donne la couleur et l'odeur.
Le prix mérite le même examen, et c'est un sujet à part entière. J'y consacre un autre article.




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